Rencontre avec Pascal Lamy — Commerce mondial : le compte n’est pas bon
L’ancien directeur général de l’OMC plaide pour une révolution dans la mesure du commerce international : compter en valeur ajoutée, et non à chaque passage de frontière.

Pascal Lamy, né le 8 avril 1947 à Levallois-Perret, est un homme politique français. Il a été directeur général de l’Organisation mondiale du commerce du 1er septembre 2005 au 31 août 2013. Logone Inside est allé à sa rencontre.
Que pensez-vous de la mesure de l’internationalisation des échanges commerciaux ?
Quand j’étais directeur général de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), j’ai proposé une révolution dans la manière dont on mesure le commerce international, une donnée importante dans les économies contemporaines. Depuis le Moyen Âge, on mesure le commerce international en augmentant le compteur chaque fois qu’un bien ou un service franchit une frontière. Cela correspond à un modèle économique où, quand on produit quelque chose dans un pays et qu’on le consomme dans un autre, on compte comme commerce international l’exportation du premier pays vers le second. Ce monde n’est plus.
Nous vivons aujourd’hui dans une économie où les chaînes de production des biens et des services sont de plus en plus segmentées, éclatées sur différents territoires, où tout est fabriqué un peu partout. À peu près deux tiers des échanges commerciaux internationaux, qu’il s’agisse de biens ou de services, correspondent à des échanges de composants, de « morceaux » de produits.
Dans ces conditions, continuer, comme par le passé, à compter le commerce international chaque fois que quelque chose franchit une frontière conduit à des aberrations statistiques. Prenons un exemple : on produit une voiture dans un pays pour une valeur de 100 et on l’exporte dans un autre pays. On obtient 100 de commerce international. Aujourd’hui, cette voiture est produite dans cinq pays différents, qui apportent chacun des morceaux du moteur, de la carrosserie, de l’électronique, etc. Mettons, par hypothèse, que chacune de ces étapes ajoute 20 % de la valeur.
Si vous continuez à enregistrer le commerce international comme avant, vous allez avoir 20 de commerce international pour le premier pays qui exporte ; le second ajoute 20 de valeur et exporte 40, puis 60 pour le troisième, puis 80, etc. Au final, vous allez enregistrer un commerce international de 300… pour une voiture qui ne vaut toujours que 100 ! En comptant de cette façon, on aboutit à une inflation du volume du commerce international par rapport au volume de la production, ce qui déforme la représentation de l’économie. La production réelle correspond à la valeur que vous ajoutez à chaque étape. C’est bien comme cela que l’on mesure le produit intérieur brut (PIB) de chaque pays, en faisant la somme des valeurs ajoutées. Il faut faire exactement la même chose pour le commerce international.
Nous vivons aujourd’hui dans une économie où les chaînes de production des biens et des services sont de plus en plus segmentées, éclatées sur différents territoires, où tout est fabriqué un peu partout.
Nous avons mis deux ou trois ans à l’OMC, avec l’OCDE, pour proposer les chiffres adéquats pour quelques années. On obtient alors des résultats surprenants. Par exemple, si l’on mesure comme on le faisait depuis le Moyen Âge, on trouve qu’à peu près 60 % du commerce international porte sur des biens ; si on le mesure en valeur ajoutée, à peu près 60 % du commerce international porte sur des services. Cela rejoint d’ailleurs, en gros, ce qu’on sait des économies contemporaines : les services composent l’essentiel de la production.
Autre exemple, si vous calculez la balance commerciale bilatérale entre les États-Unis et la Chine : pour un déficit commercial américain de 100 vis-à-vis de la Chine, le déficit tombe à 55 calculé en valeur ajoutée. Pourquoi ? Parce qu’un iPad assemblé en Chine, qui entre dans les importations américaines pour, mettons, 800 dollars, ne contient qu’environ 40 à 50 dollars de valeur ajoutée chinoise. Quand les Américains importent un iPad, ils réimportent de la valeur ajoutée américaine qui a été exportée en Chine : toute la conception, les redevances sur brevets, le design.
Dernière illustration : si vous prenez, au niveau mondial, le contenu moyen en importations des exportations — c’est-à-dire combien vous devez importer pour exporter —, ce chiffre était de 20 % il y a vingt ans ; il est de 40 % aujourd’hui. Autrement dit, la vieille idée mercantiliste selon laquelle « les exportations, c’est bien, et les importations, c’est mal » se meurt. Si vous observez les pays qui ajoutent le plus de valeur dans leur économie grâce à leur participation aux échanges internationaux, ce sont aussi ceux qui importent le plus.
- Auteur :
- Laure Wakam Lewe
- Publié le :
- mercredi 1 octobre 2014





