Rencontre avec Mme Rosario Mbasogo Kung Nguidang, Première présidente de la Cour des comptes communautaire de la CEMAC
Missions, défis, indépendance financière, lutte contre la mauvaise gestion, place des femmes : la Première présidente de la Cour des comptes de la CEMAC répond sans tabou.

Formée à l’Université de l’amitié des peuples en Russie, Rosario Mbasogo Kung Nguidang incarne l’excellence et le dévouement. Polyglotte accomplie, juriste chevronnée et experte reconnue, elle a été choisie par les chefs d’État de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC) pour assumer le rôle crucial de gendarme des comptes publics communautaires. Un choix qui s’est avéré judicieux, car son énergie et sa détermination sont à la hauteur de cette mission ambitieuse et ardue.
Depuis son élection à la tête de la Cour des comptes communautaire, titulaire de la médaille de Grand Commandeur de l’Ordre de la CEMAC, elle a impulsé une dynamique positive et apporté des changements significatifs. Elle accomplit sa mission avec un dévouement sans faille et une rigueur exemplaire. Sans tabou, elle répond avec franchise et clarté aux questions, démontrant son engagement total envers la transparence et la bonne gouvernance.
Madame la Présidente, pouvez-vous nous présenter brièvement la Cour des comptes communautaire de la CEMAC et son rôle au sein de la Communauté ?
La Cour des comptes communautaire est chargée du contrôle de la gestion financière de l’ensemble des institutions, organes, institutions spécialisées et agences d’exécution de la CEMAC. Elle veille à ce que les finances publiques communautaires soient utilisées de manière transparente, efficace et conforme aux règles budgétaires et comptables en vigueur.
Son rôle dépasse la simple vérification comptable. Elle contribue à l’amélioration de la performance des institutions communautaires, à la promotion de la culture de reddition des comptes et, surtout, à la préservation de la confiance des États membres et des citoyens dans la gestion des deniers publics. La Cour a donc une double vocation : sanctionner les irrégularités financières, mais aussi accompagner les institutions communautaires vers une gestion plus performante. Ce rôle stratégique en fait un véritable pilier de la transparence financière et de la confiance entre les États membres. Enfin, à travers ses rapports et recommandations, la Cour joue également un rôle de conseil en matière de gestion financière, ce qui en fait un acteur essentiel de la bonne gouvernance.
Quelles sont les principales missions de la Cour et comment contribuent-elles à améliorer la gestion des finances publiques dans la région ?
La Cour des comptes communautaire joue un rôle central dans la surveillance et la promotion de la bonne gouvernance financière à l’échelle régionale. Ses missions s’articulent autour de trois grands axes :
- Le contrôle juridictionnel des comptes : la Cour vérifie la régularité et la sincérité des comptes publics des institutions et organes de la CEMAC. Elle juge les comptables publics, c’est-à-dire qu’elle engage leur responsabilité en cas de manquements ou d’irrégularités dans la gestion des deniers communautaires.
- Le contrôle de gestion : au-delà des aspects purement comptables, la Cour évalue l’efficacité et l’efficience de l’utilisation des ressources financières. Ce volet est essentiel pour s’assurer que les fonds engagés produisent réellement les résultats attendus en termes de développement et d’intégration régionale.
- L’émission d’avis : la Cour émet des avis motivés sur toute question d’ordre financier. Elle adresse également des recommandations aux organes exécutifs de la CEMAC, visant à améliorer les procédures budgétaires et la qualité de la gestion financière.
En exerçant ces missions, la Cour contribue de manière significative à l’amélioration de la transparence, de la redevabilité et de la discipline financière au sein de la CEMAC. Ses rapports permettent de détecter les dysfonctionnements, de prévenir les risques de mauvaise gestion et d’encourager une culture de responsabilité. En somme, la Cour ne se contente pas de contrôler : elle accompagne la CEMAC vers une gouvernance financière moderne, fondée sur la transparence, la performance et la redevabilité.
En tant qu’organe de contrôle, quels sont les principaux défis que vous rencontrez ?
L’indépendance réelle de la Cour est limitée par l’absence d’autonomie financière. Actuellement, notre plan d’action dépend des fonds alloués par l’ordonnateur principal, ce qui réduit notre capacité à planifier et à mener des contrôles de manière autonome. De plus, nos rapports de contrôle n’ont pas de force exécutoire : ils sont soumis au Conseil des ministres et au Sommet des chefs d’État, seuls décideurs finaux. Cela limite l’impact direct de nos travaux sur la gestion des finances publiques.
Notre double défi est donc de garantir notre indépendance financière et de renforcer la portée juridique de nos recommandations. Nous plaidons pour des réformes institutionnelles afin d’assurer une gouvernance plus transparente et une meilleure redevabilité. Malgré ces contraintes, nous poursuivons notre mission avec rigueur, convaincus de son importance pour l’avenir de la Communauté.
Comment la Cour interagit-elle avec les gouvernements nationaux pour garantir une meilleure transparence financière ?
La Cour des comptes communautaire ne contrôle pas directement la gestion interne des États membres, mais surveille l’utilisation des ressources mises à disposition par la CEMAC. Toutefois, si un État reçoit un financement communautaire pour un projet spécifique, la Cour peut examiner la gestion de ces fonds, sans interférer dans ses finances publiques globales.
Au-delà du contrôle, la Cour joue un rôle normatif et collabore avec les Cours des comptes nationales. Elle peut leur fournir des avis sur l’application des textes financiers communautaires et travaille avec elles à harmoniser les pratiques d’audit. Une mission récente a permis de rencontrer les autorités nationales afin de préparer la réunion annuelle des présidents des Cours des comptes. Ces échanges favorisent le partage d’expertise et l’application des normes communautaires, renforçant la transparence financière à la fois nationale et régionale.
Le Tchad étant un membre clé de la CEMAC, comment la Cour évalue-t-elle la gestion des finances publiques dans ce pays, et quelles recommandations faites-vous ?
La Cour des comptes communautaire ne juge pas la gestion des finances publiques nationales, y compris au Tchad ; elle se concentre sur les fonds issus du budget de la CEMAC. Toutefois, le Tchad a accompli une avancée majeure en transformant sa Chambre des comptes en une véritable Cour des comptes, renforçant ainsi la transparence et la redevabilité financière. Nous félicitons les autorités tchadiennes et Madame Zara Ibrahim Mahamat Itno pour leur engagement dans cette modernisation, qui permettra à l’institution de mieux remplir son rôle national et régional.
Ce changement s’inscrit dans une dynamique de gouvernance renforcée, en cohérence avec nos recommandations. La collaboration entre la Cour des comptes du Tchad et notre institution est exemplaire, notamment lors de nos missions circulaires. Nous encourageons le Tchad à poursuivre sur cette voie, car une Cour nationale indépendante et efficace est essentielle à la CEMAC pour une gestion transparente des ressources publiques.
En matière de gouvernance économique, quel rôle joue la Cour dans la lutte contre la corruption et l’inefficience des dépenses publiques ?
Il est essentiel de rappeler une fois de plus que la Cour des comptes communautaire n’a pas vocation à interférer dans la gestion des finances des États membres : nous ne menons pas de contrôle sur les finances nationales. Cependant, nous avons une responsabilité importante dans la proposition et la régularisation des directives et des textes d’ordre financier au sein de la CEMAC. Ces textes sont essentiels, car ils fixent les normes communes que tous les États membres doivent appliquer pour garantir une gestion transparente, efficace et responsable des ressources communautaires.
Dans ce cadre, la Cour formule des recommandations visant à améliorer la gestion des finances communautaires et à garantir que les normes financières adoptées au niveau régional soient respectées. Bien que nous ne procédions pas à un contrôle direct des finances des États, nous restons engagés dans la promotion d’une gouvernance régionale saine, en veillant à ce que ces normes soient appliquées de manière cohérente et uniforme dans tous les États membres.
La Cour a-t-elle des partenariats avec d’autres institutions régionales ou internationales ?
Oui, la Cour des comptes de la CEMAC s’appuie sur plusieurs partenariats régionaux et internationaux pour renforcer ses capacités. Nous sommes membres d’organisations majeures comme l’AISCCUF, l’INTOSAI et l’AFROSAI, essentielles pour la gouvernance publique et la coopération en matière d’audit. La Première présidente est aussi vice-présidente de l’AISCCUF, ce qui nous permet de contribuer activement à l’élaboration des normes de contrôle. Nous collaborons étroitement avec la Cour des comptes de la CEDEAO et celle du Maroc afin d’échanger sur les bonnes pratiques et d’harmoniser nos méthodes. Ces partenariats renforcent notre expertise et garantissent que nos actions s’alignent sur les standards internationaux.
Quels progrès ou réformes avez-vous observés depuis votre prise de fonction ?
La Cour des comptes de la CEMAC, institution récente, a d’abord mis en place des dispositifs normatifs internes pour assurer son bon fonctionnement, sans recourir à des consultants externes, ce qui a permis des économies importantes. Parmi les avancées majeures, nous avons réalisé pour la première fois le contrôle de l’exécution du budget communautaire de 2019 à 2021. Cette initiative a permis d’évaluer la gestion des ressources et de formuler des recommandations pour améliorer l’efficacité financière de la CEMAC. Nous préparons également la présentation de notre rapport public annuel au Conseil des ministres, un document clé qui renforcera la transparence et la responsabilité dans la gestion des finances communautaires.
En matière de ressources humaines et de formation, comment la Cour développe-t-elle les compétences nécessaires ?
La formation et le développement des compétences sont des priorités cruciales pour nous, mais nous faisons face à des défis financiers qui limitent notre capacité à exécuter l’intégralité de notre programme d’action. En particulier, le recrutement de vérificateurs et de greffiers reste un enjeu majeur, car nos ressources ne nous permettent pas de couvrir ces besoins de manière optimale. Malgré ces contraintes, nous avons mis en place plusieurs initiatives pour continuer à développer les compétences de notre personnel. Nous participons également chaque année aux congrès de l’AISCCUF, ce qui nous permet de renforcer nos connaissances et d’échanger les bonnes pratiques avec d’autres institutions de contrôle.
Quel avenir voyez-vous pour la Cour dans les prochaines années ?
Je terminerai mon mandat en 2025, mais je suis convaincue que mon successeur poursuivra et renforcera le travail accompli. La Cour jouera toujours un rôle essentiel dans la gestion rigoureuse des fonds communautaires et l’adaptation de ses mécanismes de contrôle aux défis économiques et aux projets de développement régional. Dans les années à venir, elle devra renforcer son rôle dans la gouvernance économique, notamment en améliorant le contrôle de l’exécution du budget communautaire et de la gestion des fonds alloués aux États. Le recrutement de vérificateurs et de greffiers reste une priorité. Si nous obtenons une autonomie financière, la Cour pourra renforcer son indépendance et son action. Enfin, je suis persuadée qu’avec une coopération régionale et internationale accrue, la Cour des comptes deviendra une institution plus autonome, efficace et engagée, toujours au service du développement économique de la CEMAC.
Que pensez-vous de la journée du 8 mars ?
La Journée internationale des droits des femmes du 8 mars est avant tout une journée de réflexion et de célébration de l’égalité des opportunités. Elle nous rappelle que l’égalité des sexes est une condition indispensable au développement de nos sociétés. Une fois que ces opportunités égales sont offertes aux femmes, il leur appartient de donner le meilleur d’elles-mêmes dans leur domaine, que ce soit dans la gouvernance, la gestion publique ou tout autre secteur. Leur contribution est essentielle au développement de leur pays, de la sous-région et du continent africain.
L’égalité des opportunités ne se limite pas à une question de droits ; elle implique aussi une responsabilité partagée, où chaque femme doit saisir les chances offertes pour exceller et jouer un rôle clé dans le progrès de son environnement. Cette journée n’est donc pas seulement un moment de célébration, mais aussi un appel à une responsabilité collective, pour que l’égalité des chances ne soit pas qu’une promesse, mais une réalité vécue par toutes les femmes.
Votre jeunesse n’est-elle pas un obstacle pour mener à bien les missions que vous confient les chefs d’État ?
La jeunesse ne doit en aucun cas être perçue comme un obstacle, mais plutôt comme un atout. À 33 ans, j’ai eu l’honneur d’occuper des responsabilités de haut niveau, comme celle de vice-présidente de la Commission de la CEMAC ; auparavant, j’avais été experte communautaire, impliquée activement dans les réformes institutionnelles de la CEMAC. Cette expérience m’a permis de développer une vision claire et une compréhension approfondie des enjeux économiques et politiques de notre région. Les chefs d’État m’ont confié cette mission en raison de mes compétences et de mon engagement. La jeunesse est une force dynamique, capable d’adapter rapidement ses stratégies face aux défis actuels.
Vous êtes à l’aise dans plusieurs langues internationales, en plus du russe. N’est-ce pas un atout ?
Effectivement, la maîtrise de plusieurs langues est un atout majeur dans l’exercice de mes fonctions. L’espagnol, ma langue maternelle, ainsi que le français et le fang — une langue parlée en Guinée équatoriale, au Cameroun et au Gabon — me permettent de communiquer efficacement avec des partenaires internationaux et régionaux. Je parle aussi le russe, ayant fait mes études universitaires en Russie, et je m’efforce de me débrouiller en anglais. Ces compétences me permettent de naviguer dans des environnements multiculturels et de défendre efficacement les intérêts de la CEMAC sur la scène mondiale.
Pouvez-vous esquisser votre bilan à la tête de la Cour ?
Depuis mon arrivée, nous avons franchi des étapes essentielles pour structurer cette jeune institution. Nous avons d’abord instauré des dispositifs normatifs internes, évitant le recours à des consultants externes et générant des économies. Parmi nos réalisations majeures :
- le premier contrôle de l’exécution du budget communautaire (2019-2021) ;
- l’harmonisation des processus financiers des institutions communautaires, pour une gestion plus transparente ;
- la préparation du rapport annuel de la Cour, prochainement présenté au Conseil des ministres ;
- le développement de collaborations avec les Cours des comptes nationales et internationales, avec des missions d’échange dans les États membres.
Malgré ces avancées, nous faisons face à des défis financiers qui limitent le recrutement de vérificateurs et de greffiers. Nous restons néanmoins engagés à surmonter ces obstacles.
La Cour présente un grand déficit de communication vis-à-vis du public et de la communauté CEMAC. Qu’en pensez-vous ?
La communication est un défi majeur pour toute institution. Le manque de ressources constitue un obstacle, mais nous sommes conscients de l’importance de mieux faire connaître notre travail. Notre institution étant récente, il a d’abord fallu poser des bases solides avant de prioriser la communication. Plusieurs initiatives ont toutefois été lancées : nous travaillons à rendre notre rapport annuel plus accessible et à faciliter les échanges avec le public via nos partenariats internationaux et nos missions d’information dans les États membres. Je suis convaincue que ces actions porteront leurs fruits.
La Cour peut-elle engager des enquêtes sur simple dénonciation ?
Nous ne lançons pas d’enquêtes sur simple dénonciation. Cependant, nous recevons des dénonciations qui, en réalité, sont souvent présentées sous forme de demandes d’avis, portant sur la gestion des finances publiques ou sur des irrégularités perçues dans les institutions communautaires. Ces demandes sont examinées de manière rigoureuse et systématique. Si des éléments pertinents sont identifiés, nous pouvons initier des missions de contrôle ou d’investigation, toujours dans le respect des procédures internes. Le Parquet général de la Cour peut également intervenir si une dénonciation nécessite une action juridique spécifique.
Avez-vous des exemples ?
Oui, il y a plusieurs cas où la Cour a été sollicitée pour donner son avis à la suite de préoccupations soulevées par des institutions communautaires sur la gestion des fonds ou l’application des normes financières de la CEMAC. Ces demandes d’avis nous permettent d’agir en tant qu’organe de conseil et de régulation, en veillant à ce que les finances de la CEMAC soient gérées selon les principes de bonne gouvernance et de transparence.
Propos recueillis par notre envoyé spécial, Moïse Aignan N.
- Auteur :
- Moïse Aignan N.
- Publié le :
- mardi 1 avril 2025





